Star Wars: The Force Awakens

Par défaut

Star-Wars-Force-Awakens-Lukes-Lightsaber-Explained

De l’Odyssée, l’imaginaire populaire n’a retenu que le périple d’Ulysse pour retrouver Ithaque. Mais en réalité, c’est sur un autre voyage épique que s’ouvre le poème d’Homère: celui du jeune Télémaque qui prend la mer pour retrouver son père. Le fils d’Ulysse est en fait le grand oublié de la mythologie. Même Pénélope, archétype de la mère-courage et de la femme fidèle, est mieux inscrite dans les mémoires que lui. Et pour cause: Télémaque a grandi sur Ithaque sans figure paternelle, entouré de sa mère et de ses suivantes, dans l’ombre tutélaire d’un père parti guerroyer aux confins de la Méditerrannée. Il est le fils d’un héros qu’il ne connait pas. L’héritier d’une légende dont tout le monde attend le retour. Se lancer à la recherche de son père, c’est donc pour lui un moyen de chasser le mythe, mais aussi de construire le sien.

Vous me voyez venir. À tout point de vue, dans ce qu’il dit comme dans ce qu’il sous-entend, The Force Awakens c’est le Voyage de Télémaque revu et corrigé par JJ Abrams. Comment passer après? Assumer un héritage? Devenir et pas seulement être? Ce rapport au passé, aux pères, à un hypothétique âge d’or hante tout le cinéma d’Abrams. Il faisait la douce beauté de Super 8 et le post-modernisme de ses Star Trek. Il fait de ce Star Wars, si ce n’est le plus bel épisode de la saga, du moins l’un des plus passionnants.

On a beaucoup raillé les lens-flare dont use et abuse le cinéaste, ces flash lumineux qui envahissent ses plans sans raison apparente. Mais bien peu ont cherché à les expliquer vraiment, à les éclairer de ce qui a toujours été l’obsession d’Abrams: dialoguer avec la mythologie. Ces rémanences lumineuses apparaissent alors sous un autre jour, comme la lumière fossile de tous les films qui ont précédé. Si Abrams a renoncé à sa signature visuelle sur ce Star Wars, il en a étendu le principe à la narration: contrairement à ce qu’on a pu lire ailleurs, l’épisode VII n’est ainsi pas un remake de l’épisode IV, mais la régurgitation désordonnée de TOUTE la saga, une catharsis filmique en forme de gigantesque mashup. BB8 y est évidemment la version digitale de R2D2. Jakku ressemble comme deux grains de sable à Tatooine. La nouvelle Étoile Noire, c’est la végétation d’Endor plus le climat de Hoth. La séquence de la passerelle renverse clairement le finale de l’Empire contre-attaque. Sans parler de ces icônes ou personnages de la trilogie originelle qui débarquent au détour d’un contre-champ ou d’une porte qui s’ouvre. The Force Awakens est un constant crépitement, un robinet d’images et de sensations qui coule de la poche percée de nos souvenirs.

Cette impression de déjà-vu serait problématique si le film n’en faisait rien. Si Abrams ne la théorisait pas. Dans les mains d’un autre, l’exercice aurait sans doute tourné au fan-service, au plaisir régressif de la redite, à la sacralisation de figurines du passé. Dans celles d’Abrams, c’est un moyen de fermer le ban: Star Wars VII n’est pas un hommage ou une résurrection, mais un passage de témoin. Ce n’est pas un film fait pour les fans, mais contre eux. Le mitraillage tous azimuts de références est ainsi une manière détournée d’en finir, de tourner la page une bonne fois pour toutes, un peu comme un gosse qui jouerait avec ses jouets préférés pour la dernière fois. Voyez comment la destruction des planètes de la République permet de se débarrasser en quelques plans des derniers oripeaux de la prélogie. Ou comment le meurtre presque anecdotique de Han Solo permet à Abrams d’assassiner le père qu’on aurait tous voulu avoir en même temps que le coeur secret de la première trilogie. Un “film doudou”, vraiment?

Oui, il y a quelque chose du dernier Indiana Jones dans l’embarras qu’on ressent à retrouver Han et Leia. Un peu comme lorsqu’on découvre que nos parents ont pris un sacré coup de vieux. Le déjà fameux “We’re home” lancé par Han en pénétrant dans le Faucon ne doit donc pas être entendu au sens premier, mais plutôt comme un terrible désaveu: 30 ans ont passé, le monde a changé, mais Han n’a pas bougé d’un iota. Pire: il a régressé, et tout un mythe avec lui. The Force Awakens c’est le constat d’échec d’une génération. On l’avait laissée il y a 30 ans au sommet de sa gloire, sur une victoire totale contre l’Empire. On la retrouve plus dispersée et faible que jamais. Luke a échoué comme Obi Wan avant lui. Han et Leia ont enfanté un monstre. Les pères symboliques ont démissionné en fuyant aux confins de la galaxie. L’ordre Jedi s’est quasiment éteint, la Force est redevenue une obscure légende. Le glorieux Faucon Millenium pourrit dans une simili décharge et ne fonctionne toujours pas. Bref, le mythe a mordu la poussière. Et c’est la nouvelle génération qui vient le relever.

Par une drôle de coïncidence, j’ai découvert le film à peu près en même temps que l’atterrissage vertical réussi par Space X. Ces deux événements partagent un point commun qui est aussi un signe des temps: ils sont l’oeuvre de Télémaques. Autrement dit de la descendance des héros. J.J. Abrams comme Elon Musk ont grandi dans l’ombre et l’admiration des hauts faits de leurs pères symboliques: le Nouvel Hollywood pour l’un ; la Nasa pour l’autre. Mais contrairement à la génération précédente, ces Télémaques ne souhaitent pas la mort des pères, ils cherchent désespérément leur présence, leur approbation. Il faut voir cette interview bouleversante d’Elon Musk, patron de SpaceX et multi-milliardaire à succès, qui se retient d’exploser en larmes lorsque le journaliste lui rappelle les critiques de la Nasa à son encontre. Que lui reprochent ses héros d’enfance au juste? De privatiser la conquête spatiale, autrement dit de faire de l’argent, quand lui ne rêve sincèrement qu’à prolonger leur oeuvre et leurs rêves. Le parallèle avec le nouveau Star Wars est évident: tous les gardiens du temple tombent sur Abrams en l’accusant de mercantilisme aveugle, alors que toute sa carrière démontre non seulement sa déférence, mais surtout une conscience aiguë de son statut post-mythologie.

C’est à cette aune qu’il faut interpréter les actions et les mots de Rey. Elle cherche l’approbation de ses pères symboliques, veut lire de la fierté dans leurs yeux. Et toute à son admiration, elle ne se rend même pas compte qu’elle les dépasse déjà. Ce n’est pas un hasard si elle parvient à réparer le Faucon, chose dont Han et Chewie n’ont jamais été capables en plusieurs décennies de pilotage. Ce n’est pas un hasard non plus si elle maîtrise la Force plus vite que quiconque. Abrams travaille à rendre leur fierté à tous les Télémaques, leur dire, comme dans le dernier Pixar, “Vous êtes vos pères et plus encore”. C’est à cette aune aussi qu’il faut lire le dernier quart d’heure du film, sorte de grande main tendue à travers l’espace-temps. Tout le film converge vers cette scène, sublime, d’une carte complétée par deux générations de robots, d’un chemin vers le mythe tracé à deux mains (ou plutôt deux projecteurs). Après deux heures passées à s’ébrouer, à se débarrasser de l’héritage encombrant du passé, le film se tourne finalement vers l’avenir et file vers cette dernière image qui n’a pas été assez soulignée: celle de Rey rendant son sabre laser à Luke Skywalker. Mine de rien, pour la première fois de toute la saga, ce n’est pas le père qui transmet le flambeau au fils, mais bien la descendance qui le tend au mythe. Un geste beaucoup plus complexe qu’il n’en a l’air, qui peut sonner à la fois comme un appel à l’aide, une manière de rappeler le père à ses responsabilités, mais aussi comme un spectaculaire renversement des rôles: « On a besoin de toi, mais on va jouer ça à ma manière. »

Est-ce à dire que la clé de cette nouvelle trilogie sera dans la réunification des générations? Que ces retrouvailles avec le mythe résoudront le noeud du drame de Rey, enfant abandonné par ses parents sur une lointaine planète? Rien n’est moins sûr. Il y a même des chances pour qu’il le noue plus fort encore. Le court flashback qui transperce le film, ces visions traumatiques de Rey en orpheline interstellaire et d’un Luke aux airs maléfiques, font planer des relents de tragédie grecque sur tout ça. Quitte à jouer les oracles de mauvaise augure, il ne serait pas surprenant que Luke soit en réalité directement responsable des malheurs de la jeune fille. Que ce mythe qu’elle admire tant l’ait brisée en l’éloignant de sa destinée. Au-delà du suspens parental qui nous importe assez peu (Rey est-elle une Skywalker?), c’est la symbolique de cette trahison, la transubstantiation du guide en malédiction, qui serait littéralement renversante. Compte tenu de la quête d’émancipation au coeur du film et des obsessions d’Abrams, cette trajectoire aurait une vraie cohérence artistique… mais aussi une puissante résonance mythologique. Dans l’une des versions du Télégonos qui relate les événements postérieurs à l’Odyssée, on apprend ainsi qu’Ulysse serait finalement devenu paranoïaque. Convaincu par une prophétie qu’il mourrait de la main de son fils, il aurait même pris une décision radicale, une décision qui rappelle la trajectoire de Rey: l’ancien héros a choisi d’exiler son fils Télémaque sur une île lointaine.

To be continued…

 

Julien Abadie

Publicités

5 réflexions sur “Star Wars: The Force Awakens

    • Pas encore eu l’occasion de le revoir de mon côté. Mais ça ne saurait tarder. Je pense que c’est un film qui gagne à être revu, justement pour le dialogue qu’il entretient avec le reste de la saga.

      J'aime

  1. Mazette

    « C’est à cette aune qu’il faut interpréter les actions et les mots de Rey. Elle cherche l’approbation de ses pères symboliques, veut lire de la fierté dans leurs yeux. Et toute à son admiration, elle ne se rend même pas compte qu’elle les dépasse déjà. »

    Comment peut-elle attendre l’approbation de personnes qui n’existaient pas dans son univers, qui relevaient du mythe ? Luke la cherchait car il connaissait l’existence de batailles lointaines, côtoyait des pilotes, l’idée de Père à convaincre pour s’extraire de son milieu faisait partie de son imaginaire, pas dans celui de Rey.

    « Ou comment le meurtre presque anecdotique de Han Solo permet à Abrams d’assassiner le père qu’on aurait tous voulu avoir en même temps que le coeur secret de la première trilogie ».

    Décider qu’un défaut sera une qualité coûte que coûte, oui, on peut parler de film doudou.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s